Fil d'Ariane

null Des troubles rares de la substance blanche ont en commun une défaillance de la production des protéines

Une revue de la littérature publiée dans Nature Reviews Neurology par le laboratoire de la Dre Geneviève Bernard met en lumière un processus moléculaire qui revient sans cesse dans les leucodystrophies.

Source : L’Institut
Le 2 octobre 2026

Lorsqu’Alexandra Chapleau a franchi les portes du laboratoire de la Dre Geneviève Bernard en 2018, à titre d’étudiante d’été au premier cycle, incertaine de vouloir faire carrière en recherche, c’est son frère, atteint d’une leucodystrophie, qui l’inspirait. C’est ce qui l’a d’abord menée dans le laboratoire de la Dre Bernard à L’Institut dans le Programme en santé de l'enfant et en développement humain.

Bien que la maladie de son frère diffère des leucodystrophies étudiées dans ce laboratoire, l’expérience de sa famille a façonné son engagement à faire avancer la compréhension de ces troubles. Huit ans plus tard, elle y a terminé un doctorat, entrepris des études en médecine et cosigné une revue de la littérature qui transforme la façon dont les scientifiques conçoivent toute une famille de maladies cérébrales.

La Dre Geneviève Bernard (à gauche) et Alexandra Chapleau (à droite) cosignent une publication qui met en évidence un processus moléculaire récurrent dans les leucodystrophies.
La Dre Geneviève Bernard (à gauche) et Alexandra Chapleau (à droite) cosignent une publication qui met en évidence un processus moléculaire récurrent dans les leucodystrophies.

Les leucodystrophies sont des troubles neurologiques qui touchent la substance blanche du cerveau, c’est-à-dire la myéline. La myéline enveloppe les fibres nerveuses un peu comme une gaine de plastique enveloppe un fil électrique. Pendant des décennies, les chercheurs ont présumé que, lorsqu’elle faisait défaut, la faute revenait à la myéline elle-même : des versions défectueuses des protéines qui construisent et entretiennent la gaine, ou des protéines ayant des fonctions spécialisées dans le système nerveux central.

Au cours de la dernière décennie, ce portrait s’est effrité. Les chercheurs ont associé un nombre croissant de troubles de la substance blanche à une cause bien plus en amont : la machinerie cellulaire qui fabrique les protéines. La transcription copie les instructions contenues dans l’ADN. La maturation de l’ARN les révise. La traduction assemble la protéine. Perturbez l’une ou l’autre de ces étapes et, pour des raisons que personne ne comprend encore parfaitement, la substance blanche écope la première.

Dans une revue de la littérature récemment publiée dans Nature Reviews Neurology, les Dres Bernard et Chapleau ainsi que le Dr Felipe Villa Tobón regroupent ces affections sous une seule appellation : les troubles de la leuco-protéinogenèse. Le groupe de la Dre Bernard a contribué à en identifier plusieurs, dont les leucodystrophies liées à POLR3, à LSM7, à EPRS1 et à VARS1. La question à l’origine de cette revue était de savoir si l’étude simultanée de ces troubles pouvait révéler ce que leur étude séparée ne permettait pas de voir.

La réponse est oui. Imaginez la production de protéines comme une chaîne de montage. Des enzymes appelées aminoacyl-ARNt synthétases interviennent à mi-parcours, chacune chargeant un acide aminé précis sur le véhicule qui le transporte jusqu’au site d’assemblage. Bon nombre de ces enzymes ne travaillent pas seules : elles se regroupent en de grandes structures, comme l’ARN polymérase III et le complexe multisynthétasique.

Ces complexes jouent un rôle essentiel dans la transcription (de l’ADN à l’ARN), dans le cas de l’ARN polymérase III, et dans la traduction (de l’ARN aux protéines). Lorsqu’ils fonctionnent mal, la myéline ne se forme pas correctement pendant le développement du cerveau. Autrement dit, ils comptent pour le développement de la myéline d’une manière que personne n’avait mesurée jusqu’ici.

La rédaction de ce manuscrit a exigé un travail minutieux. L’équipe a passé au peigne fin tous les rapports publiés et toutes les descriptions d’IRM cérébrale qu’elle a pu trouver, dont bon nombre ne portaient que sur une poignée de patients et employaient une terminologie parfois incohérente d’un article à l’autre. La Dre Bernard, avec le Dr Villa Tobón, moniteur clinique en neurogénétique au sein du groupe et aujourd’hui neurologue pour adultes en Colombie, a apporté le jugement clinique nécessaire pour classer chaque trouble avec exactitude.

Pourquoi est-ce important ? Chacun de ces troubles est rare, et la recherche sur les maladies rares manque chroniquement de patients comme de ressources. Si plusieurs affections s’avèrent partager un même mécanisme, une seule stratégie thérapeutique pourrait en viser plusieurs à la fois.

C’est là toute l’ambition. Le groupe de la Dre Bernard veut comprendre pourquoi les cellules responsables de la fabrication de la myéline sont si vulnérables lorsque la production de protéines se dérègle, puis mettre ce savoir à profit pour rétablir cette production ou protéger ces cellules.

Pour les familles toujours en quête d’un diagnostic, pour les cliniciens qui tentent de reconnaître des troubles qu’ils ne verront peut-être qu’une fois dans leur carrière, et pour les chercheurs qui s’emploient à comprendre ces processus cellulaires essentiels et les mécanismes pathologiques associés, un cadre commun est un point de départ.

Source : Chapleau A, Villa Tobón F, Bernard G. White matter disorders at the intersection of transcription, RNA processing and translation. Nat Rev Neurol. 2026 Aug 3. doi: 10.1038/s41582-026-01248-1. Epub ahead of print. PMID: 42547549.