Dr Salvatore Carbonetto

TÊTE-À-TÊTE avec Salvatore Carbonetto, un chercheur qui, armé d'une grande vision, étudie l'infiniment petit

- Ancien directeur du Centre de recherche en neurosciences (CRN) de l'Université McGill à l'Hôpital général de Montréal du Centre universitaire de santé McGill (HGM-CUSM)

- Professeur, départements de neurologie, de médecine et de biologie à l'Université McGill

- Membre de l'Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (IR-CUSM)



Depuis que le neuroscientifique Salvatore Carbonetto l'a découvert en 1988, plus de 1 000 articles scientifiques ont été publiés sur le dystroglycane, une molécule responsable de la reconnaissance et de l'adhésion cellulaires. Les mutations génétiques du dystroglycane peuvent causer la dystrophie musculaire, la déficience intellectuelle, l'autisme et le cancer. Dans son laboratoire où il étudie le lien entre les mutations génétiques, la dystrophie musculaire et la déficience intellectuelle, le professeur Carbonetto forme une nouvelle génération de chercheurs à la fois à la rigueur, au sens critique et à l'audace. En qualité de directeur du Centre de recherche en neurosciences (CRN) de l'Université McGill à l'IR-CUSM, il a coordonné un milieu dynamique et multidisciplinaire dont les membres ont fait des percées importantes en neurosciences fondamentales et médicales.

Ci-dessous est présentée une entrevue avec un scientifique qui, armé d'une grande vision, étudie l'infiniment petit.

Vous avez découvert deux importantes molécules d'adhésion cellulaire (MAC). Que sont les MAC?

Salvatore Carbonetto : Comme leur nom l'indique, les molécules d'adhésion cellulaire aident les cellules à se fixer les unes aux autres et à leur environnement. Quand j'ai commencé à faire de la recherche au début des années 1980, on savait que les cellules pouvaient se reconnaître entre elles pendant leur développement. Ainsi, les cellules hépatiques retrouvent les cellules hépatiques, les cellules cérébrales se regroupent entre cellules cérébrales, etc. Dans le système nerveux, cette reconnaissance cellulaire est particulièrement complexe. Par exemple, dans le cerveau en développement, les axones – qu'on peut comparer à des fils qui relient les diverses parties du cerveau –, grandissent, trouvent leurs cibles et y adhèrent. Ce sont les MAC, situées à la surface des cellules, qui permettent cette reconnaissance. Mon labo a découvert deux types de MAC essentiels au développement du cerveau : les intégrines et les dystroglycanes.

Vous étudiez actuellement le lien entre le dystroglycane et les dystrophies musculaires, la déficience intellectuelle et l'autisme. Pourquoi ce lien est-il important?

S.C. : Les MAC jouent un rôle important dans les synapses, qui sont les « interrupteurs cellulaires » du cerveau essentiels au traitement de l'information, au stockage de la mémoire et à pratiquement toutes les autres fonctions cérébrales. Les MAC permettent aux synapses de former des circuits. C'est pourquoi les patients atteints de dystrophies musculaires causées par des mutations qui touchent le gène du dystroglycane auront également de graves déficiences intellectuelles. Nous tentons d'utiliser l'information de base que nous possédons désormais sur le lien entre le dystroglycane et la fonction des synapses dans le cerveau des patients pour rétablir une bonne fonction synaptique et cérébrale. 

Votre découverte du dystroglycane a incité d'autres chercheurs à mener d'importantes recherches sur le lien entre les MAC et divers problèmes de santé, y compris le cancer. Quel est le rôle du dystroglycane dans le cancer?

S.C. : Les cellules cancéreuses se répliquent de manière incontrôlée. Elles perdent également leurs connexions avec les autres cellules, se déplacent dans l'organisme et se métastasent. Les mutations qui perturbent les MAC contribuent à ces pertes de connexion, au développement et à l'évolution des tumeurs. Le dystroglycane ralentit la formation des tumeurs, mais les mutations de ce gène s'associent à certaines formes de cancer, comme le cancer du sein, de la prostate et du côlon. À l'échelle moléculaire, le dystroglycane interagit de la même façon dans tous les tissus. Nos recherches sur les déficiences intellectuelles seront donc importantes pour la recherche sur le cancer et la dystrophie musculaire.

Vous avez dirigé le Centre de recherche en neurosciences (CRN) pendant dix ans. Comment voyez-vous l'avenir du CRN?

S.C. : Le CRN s'intéresse depuis longtemps à la fonction hypothalamique de la régénération neuronale et, plus récemment, aux troubles neuropsychiatriques. Nous nous penchons sur deux thèmes émergents : d'abord, l'étude approfondie de l'autisme et de la déficience intellectuelle, en collaboration avec l'Institut neurologique de Montréal et l'Institut Douglas, puis les effets des traumatismes cérébraux sur le système visuel, au sein du nouveau Programme en réparation du cerveau et en neurosciences  intégratives de l'IR-CUSM, en collaboration avec le Centre de recherche sur la vision de McGill. C'est un nouvel effort pour intégrer au milieu coopératif et intellectuel fertile du CRN d'autres éminents chercheurs qui ont une vaste vision du fonctionnement du cerveau et qui sont des experts des techniques de pointe.

Dans votre labo, vous avez formé et conseillé de nombreux étudiants. Quels principes directeurs voulez-vous leur inculquer?

S.C. : Il faut avant tout les former à avoir une pensée critique et rigoureuse puis, tandis qu'ils se développent, les encourager à élargir leur pensée. C'est un exercice d'équilibriste, parce que pour faire des expériences minutieuses, il faut être prudent et envisager tout ce qui peut aller mal. Au fil du temps, cette obligation peut les inhiber, et c'est pourquoi je les encourage à sortir de leur zone de confort et des sentiers battus. Je suis fier de constater que bon nombre de mes étudiants sont devenus professeurs dans des universités du Canada et d'ailleurs et que d'autres sont désormais des gens d'affaires qui réussissent dans le domaine de la biotechnologie.

Vous étiez professeur à l'université de l'État de New York, mais vous avez décidé de vous installer à Montréal. Pourquoi?

S.C. : Je me trouve très chanceux d'avoir rencontré Albert Aguayo, le directeur fondateur du CRN. Nous nous sommes bien entendus, et il m'a offert un poste ici au début des années 1980. J'ai eu une carrière enrichissante et de merveilleux collègues à McGill et à l'IR-CUSM. Mes collègues du CRN jouissent tous d'une réputation mondiale. Les trois derniers professeurs à avoir intégré notre groupe ont étudié à Stanford, à Harvard et au University College London. Le respect mutuel et l'excellent environnement offert à l'IR-CUSM sont essentiels à notre réussite comme équipe de renommée internationale.